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15.03.2007
COMMENT FAIT-ON UN FILM? par Quentin C.
C’est avec 10 canoës, 150 lances et 3 épouses que Rolf de Heer nous fait oublier sa traumatisante adaptation d’un excellent roman de Luis Sepùlveda réalisée en 1999. (Ne regardez pas Le Vieux qui lisait des romans d’amour, lisez-le.)
10 canoës, 150 lances et 3 épouses de Rolf de Heer
La sobriété et le calme avec lesquels il explore le passé aborigène (outrageusement malmené par Jane Campion dans sa Leçon de piano) participent à la mise en valeur de tensions dégagées par les sentiments des personnages (jalousie, haine, convoitise, détresse…) ou par la cruauté des coutumes ancestrales dépeintes ainsi qu’à l’efficacité de saynètes hilarantes tout en évitant la froideur clinique et semi-condescendante que réservait le cinéma de Jean Rouch aux Africains.
C’est en enchâssant trois récits (un narrateur présente en voix-off le dialogue de deux frères – Ridjimaril racontant une histoire à son cadet Dayindi) que l’œuvre alterne la fabrication de canoës aborigènes par les deux hommes et la mise en images des paroles de l’aîné.
Ainsi la partie « documentaire » de l’œuvre (exposant les techniques de récolte et le transport d’écorces d’arbres puis le traitement du bois avant la confection des embarcations) distille une fiction qui contient elle-même la présentation d’éléments propres à la culture aborigène (rites, habitudes, traditions, etc.). On frôle dangereusement un didactisme mal-venu lorsque, par exemple, une voix-off intervient au cours d’une cérémonie funéraire pour commenter des plans extraordinaires dont le spectateur ne peut savourer pleinement l’élégance, régulièrement harcelé par des précisions que l’éloquence des images rendent inutiles et indigestes, presque grossières.
L’une des principales erreurs du film consiste donc à dépouiller ses plus belles scènes de leurs mystères. Outre ces petits désagréments, Rolf de Heer livre une œuvre poétiquement méta-filmique*. Ne peut-on voir les segments d’écorces de bois transportés par les aborigènes comme les différents plans constituant un film une fois mis bout à bout? Morceaux de vérité prélevés sur les troncs des arbres précisément lorsque débute la fable du conteur Ridjimaril puis assemblés pour former à partir de coutumes, de traditions ayant réellement existé une fiction lyrique et sensible qui nous fait accompagner des personnages tantôt désopilants, tantôt d’une dignité impressionnante jusqu’à leur accomplissement; parfois jusqu’à leur mort. Des morceaux de bois dont la forme (de longues bandes plates) rappelle étrangement celle de la pellicule, destinés à la fabrication de moyens de locomotion pour naviguer sur des rivières où se rassemblent les âmes des aborigènes après trépas. Les mouvements de caméra suivant les cours d’eau ainsi peuplés invitent le spectateur à prendre place dans une embarcation aborigène et à se laisser entraîner par le courant.
[Reste à déplorer un sous-titrage horripilant: caractères blancs sur fond blanc.]
(*Méta-filmique: qui renvoie au processus de fabrication d’un film. Exemple: Le Mépris de Jean-Luc Godard, avec Brigitte Bardot, est un méta-film.)
Générique:
Réalisation: Rolf DE HEER
Scénario: les habitants de Raminigining et Rolf DE HEER.
Interprétation: Crusoe Kurddal (Ridjimaril), Jamie Dayindi Gulpilil Dalaithngu (Dayindi et Yeeralparil), Richard Birrinbirrin (Birrinbirrin), Peter Minygululu (Minygululu), Frances Djulibing (Nowalingu), David Gulpilil Ridjimaril Dalaithngu (le Narrateur).
Titre original: Ten canoes
Durée: 1h31
Origine: film australien
en couleurs/noir et blanc.
15:35 Publié dans FILMS EN SALLE | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note | Tags : Cinéma, Films, Réalisateurs, Acteurs
Commentaires
BRAVO
Ecrit par : evelyne | 23.04.2007