« JAMAIS TÉLÉPHONES N'AURONT AUTANT SONNÉ par Charlotte Godard | Page d'accueil | TOP 2006 »

05.02.2007

12 juillet 1971 – Turin, Milan et Rome. par Quentin C.

medium_4_mouches.jpgA cette date, en ces villes furent tournés les rushs de Quatre mouches de velours gris (Quattro Mosche di velluto grigio), dernier volet d’une trilogie dite “animale” entamée en 1970 avec un volatile rarissime (L’Oiseau au plumage de cristal) poursuivi en 1971 par un Chat à neuf queues, cette dernière oeuvre restant d’après son auteur Dario Argento, la moins aboutie de sa carrière.

Visionner Quattro Mosche di velluto grigio, film incompréhensiblement méconnu, c’est découvrir les différentes marques de fabrique d’un réalisateur dont l’oeuvre est bien trop souvent réduite à Suspiria. (Dans le meilleur des cas à Suspiria et Profondo rosso).
Dès le générique proposant la vision d’un coeur rosâtre palpitant sur fond noir en alternance avec les amorces d’une histoire, les maîtres mots du cinéma d’Argento sont exposés, compromis permanent entre beauté plastique de plans invraissemblables à la qualité haptique souvent nauséabonde – luisance de l’organe en mouvement mise en valeur par ses déformations provoquées par les pulsations – et prise en compte d’un spectateur italien avide d’intrigues policières cohérentes riches en rebondissements et ponctuées de meurtres sadiques (invariablement perpétrés par un assassin mystérieux aux mains gantées, vêtu d’un gigantesque imperméable et coiffé d’un chapeau dissimulant son visage).
En découle une esthétique basée sur les interruptions de récits d’enquêtes sanglantes par des excès de caméra dont Argento a le secret et dont la force visuelle ainsi que la presque-inutilité sur le plan narratif font suspecter un simple et sympathique désir d’émerveiller le spectateur et ce, de façon gratuite, généreuse et enthousiaste. Tenebrae est un exemple frappant, proposant un complexe mais sublime mouvement de caméra ininterrompu de trois bonnes minutes autour de l’immense demeure d’un couple homosexuel avant sa mise à mort grandiose et anti-mimétique. On trouve déjà ce goût prononcé pour les grâcieux pano-travellings dans Quattro Mosche di velluto grigio, Argento donnant à voir le parcours de la voix d’une femme de chambre en filmant les lignes téléphoniques qui la relient au combiné du meurtrier, avec lequel elle se livre à un odieux chantage qui lui coûtera la vie. Quatre mouches de velours gris concilie donc avec une aisance déroutante originalité des plans et progression de l’intrigue.
Le point culminant de ce curieux mélange narratif et plastique est incontestablement la présentation de l’oeil dégoulinant d’humeur vitrée de l’une des victimes du meurtrier délogé de son orbite par la police scientifique afin de découvrir, au moyen d’improbables appareils high-tech, la dernière image imprimée sur la rétine avant la mise à mort. Le résultat plus que déroutant – quatre mouches disposées en arc de cercle – permet, par la suite, l’identification du meurtrier, évoquant le dénouement du film Il Gatto a nove code, également basé sur une théorie scientifique (génétique, cette fois) des plus douteuses.
Le cinéma de Dario Argento explore le corps humain, prélevant des images photographiques sur ses globes oculaires, interrogeant les chromosomes de ses cellules, offrant des visions internes de l’organisme fascinantes bien que dépourvues de réalisme, (œsophage d’Asia Argento avalant des médicaments reconstitué en images de synthèse peu crédibles dans Stendhal Syndrom; introduction de flash-backs par les tressautements sur-éclairés des circonvolutions du cerveau du meurtrier de Terror at the opera, etc.). En magnifiant et en déconstruisant les corps de ses acteurs (récurrence des gros plans sur des détails anatomiques d’êtres à la beauté exaltée par la mise en scène), en les anéantissant (sadisme des meurtres aboutissant à l’exhibition de cadavres mutilés-œuvres d’art), Argento, proclamé « maître de l’horreur » par la critique, se présente comme un digne héritier de Mario Bava dans la tradition du giallo. On attend beaucoup du dernier volet de sa Trilogie des Trois Mères lequel devrait s’intituler si l’on en croit les rumeurs de la Toile Mater Lacrimarum, faisant suite au célébrissime Suspiria et au non-moins délicieux Inferno.

ATTENTION! A l’heure actuelle, le DVD du film Quatre mouches de velours gris n’a été édité dans aucun pays du globe. Toute personne le proposant à la vente s’est livrée à une pratique illégale (copie souvent médiocre d’une VHS sur support DVD) à but lucratif qui ne profitera en aucun cas à l’acheteur, la qualité de l’image et du son étant pitoyable.

Titres originaux des films constituant la Trilogie Animale
L’Uccello dalle piume di cristallo (1970)
Il Gatto a nove code (1971)
Quattro Mosche di velluto grigio (1971)

Générique:
Quattro Mosche di velluto grigio
Titre français: Quatre mouches de velours gris
Titre états-unien: Four Flies on Grey Velvet
Réalisation: Dario ARGENTO
Production: Salvatore ARGENTO
Interprétation: Michael BRANDON (Roberto Tobias), Mimsy FARMER (Nina Tobias), Jean-Pierre MARIELLE (détective Gianni Arrosio), Satta FLORES (Andrea).
Musique: Ennio MORRICONE
Sortie française: 12 juin 1973. (Version amputée de cinq minutes!)
Durée: 105 mn
Format: 1x2.35 [Cinemascope] – couleur – 35 mm.

Commentaires

Et bien, je voudrais d'abord m'éloigner de ce texte pour dire que parmis toutes les critiques que j'ai lu, Quentin m'a réelement doner envie de venir avec assiduité... Vous me retrouverez donc probablement en ces lieux, hantant d'une présence spectrale vos humeurs, portant un regard parfois acerbes mais aussi juste que possible sur les oeuvres. Tu as bien cerné Argento, et tu n'es pas de ces amateurs de gores à la petite semaine. Je reviendrais juste sur un détail de ta critique. Si Argento montre ces corps visités et revisités de l'intérieur, (cet oesophage, ce coeur...), c'ets pour generer un echo humain. Je m'explique: le propre du cinéma d'épouvante-gore que visite (ou revisite pour certain) argento, c'est de parvenir à ajouter à la terreur de suspense, celle intrasèque à tout être humain, quelque chose d'organique, de viscéral. Le spectateur, par projection, voit son intériorité mise à nue par un cinéaste qui joue alors le franc jeu de l'authenticité (qu'importe l'invraissemblance - le medium cinéma apporte un cachet de vérité, une forme d'autorité sur le spectateur.) et c'ets ce qui est le plus malsain,le plus irregardable. Les scènes gores du Zombie de Romero (je ne m'arrète pas sur le travail "social" du réalisateur que j'admire) sont malaisantes parce qu'elles nous renvoit à notre nature de matière brute...
Je pourrais en discuter pendant des heures mais je ne souhaite pas polluer ce blog, et ma prose n'est pas celle d'un étudiant en cinéma et elle est sûrement maladroite.
En tout cas, bravo pour ce travail.

Ecrit par : Herbert West | 10.02.2007

Une petite réaction par rapport à la fin de l'avant-dernière phrase de ce commentaire ("je ne souhaite pas polluer ce blog, et ma prose n'est pas celle d'un étudiant en cinéma et elle est sûrement maladroite"). Non. N'hésitez JAMAIS, qui que vous soyez, à envoyer vos productions écrites en rapport avec le cinéma. La diversité des rubriques proposées par le blog assurera la diffusion de l'expression de vos opinions (sur des DVDs, des réalisateurs, des sorties-cinéma, etc.). De plus, la confrontation des points de vue est indispensable puisqu'elle établit des dialogues enrichissants pour tout le monde. Participez avec enthousiasme et sans complexe!

Ecrit par : quentin c. | 13.02.2007

Ecrire un commentaire