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15.11.2006
VALEURS FAMILIALES par Ceelya
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Six ans avant The Yards, James Gray faisait de son premier film une œuvre peu reconnue et pourtant sublime.
Little Odessa de James Gray (1994)
Ca commence en apnée : un homme sur un fond noir ouvre les yeux. Avec la naissance du personnage de Josh sur ce fond, James Gray entre dans le vif du sujet. L’économie de mots tout au long du film sera justifiée par la clarté d’une mise en scène sublime qui sait à chaque moment quelle idée servir.
Une des plus palpables et sans aucun doute celle de la famille vers laquelle le personnage va revenir après avoir été introduit tour à tour dans un état fébrile et silencieux et dans celui d’émancipation : donner la mort juste après être né.
C’est autour de la mère que les deux fils vont tisser cette chose entre eux, ce lien familial à coup de « je t’aime » pour Reuben, le plus jeune, et de « dégage » pour Josh dont la sensibilité ne se ressent jamais, à l’exception de quelques fulgurances : une réplique dite vite, un micromouvement….
Tim Roth semble porter son visage comme un masque, témoignant à la face du monde et de sa famille de l’indifférence qu’il lui porte. Comment faire autrement quand on a été renié, qu’on a essayé de prendre les rennes et que le cheval s’est débattu ? Comment faire autrement quand notre propre mère, la mort à son chevet, rêve que l’on change ? S’armer d’indifférence envers les douleurs pour ne pas qu’elles nous touchent. « Pas de corps, pas de meurtre » dit Josh. « Pas d’affect, pas de douleur » semble dire son visage.
Edward Furlong adopte le même masque, extrêmement peu de micromouvements, économie de dialogues, jamais un sourcil ne se hausse, jamais les lèvres ne s’élargissent…comme pour Tim Roth. Et pourtant, le résultat est exactement l’opposé. Derrière ce masque suinte la sensibilité exacerbée de son porteur qui ferait tout, absolument tout pour son frère et qui ne l’atteint qu’à la fin dans ce travelling qui s’avance vers Josh et par lequel on voit qu’il a pris le masque de Reuben.
On aurait pu croire que le physique des deux acteurs invitait le spectateur à palper cette différence sur leurs visages, celui d’Edward Furlong étant fin et fragile, en parfait contraste avec celui, plus rugueux et épais, de Tim Roth. C’est pourtant bien à l’intérieur que cela se passe, comme le démontre le tout dernier plan précédé d’une magnifique scène fantasmée ou bien vécue plus avant et non sous nos yeux et grâce à laquelle le visage de Josh devient d’un seul coup plus expressif.
Il faut à présent parler de la mère, épicentre d’un séisme dont les failles vont atteindre les enfants, et du père qui va les y faire tomber.
Vanessa Redgrave s’immerge dans le rôle avec une force incroyable. Ses yeux bleus ont une façon unique de regarder dans le vide et d’y voir ses fils perdus pour elle. Mais son désir de voir Josh changer et s’occuper de son frère est aussi sincère que cette angoisse, ajoutée à la douleur intense de sa maladie qui rappelle à ses deux fils combien ils l’aiment, même si ça passe ailleurs que sur leur visage. D’un point de vue tout à fait subjectif, la scène dans laquelle Josh embrasse sa mère dans le cou alors qu’elle regarde ailleurs, loin ailleurs, est une des plus belles qu’un film m’ait montrée à ce jour.
Le père quant à lui, loin d’être absent, est l’unique vestige actant de la grande et vraie Odessa. Acharné dans l’enseignement de vieilles valeurs et d’une vieille culture à l’opposée de celle, plus permissive, que peut offrir les Etats-Unis à un jeune homme tel que Reuben, le père ne sait pas s’interroger…sûrement n’a-t-il pas lui-même appris. Le père, quand il parle avec le cœur, s’apitoie sur son sort. Il illustre le mieux ces anciens qui ont ramené Odessa avec eux, et qui souhaitent la maintenir sans être « parasités » par l’Amérique…du moins pas dans la façon dont ils éduquent leurs enfants.
Les coups volent donc, violents comme le choc des cultures, comme la déchirure d’une famille aux générations trop différentes pour s’entendre.
Little Odessa : Un bijou au sujet dense et intense qui ne saurait laisser de marbre.
Générique:
Little Odessa
Réalisation: James GRAY
Scénario: James GRAY
Interprétation: Tim ROTH, Edward FURLONG, Moira KELLY, Vanessa REDGRAVE, Maximilian SCHELL, Paul GUILFOYLE, Natalya ANDREJCHENKO, David VADIM, Mina BERN, Boris McGIVER, Mohammed GHAFFARI, Michael KHMUROV, Dmitry PREYERS, David ROSS, Ron BRICE, Jace KENT, Marianna LEAD, Gene RUFFINI, Leonid USHER.
Musique: Dana SANO, Arvo PÄRT
Durée: 1h38
Bonus DVD: Filmographies Tim ROTH et Edward FURLONG + Bande Annonce + Interview d'Edward FURLONG
09:32 Publié dans DVD | Lien permanent | Commentaires (3) | Envoyer cette note | Tags : Cinéma, Films, Réalisateurs, Acteurs, DVD
Commentaires
Quand je lis tes critiques Ceelya
j'ai l'impression que tu fait plus que voir le film, parfois on dirait que tu le comprends mieux que le réalisateur lui même.
En fait tu t'appropries extrêment bien l'oeuvre et tu régurgites quelque chose, à la fois de très vrai mais de très personnel aussi.
toujours un plaisirs de vous lire sur ce blog.
mais pas bcp d'article quand même :/
Ecrit par : Marcsi | 19.12.2006
en ce qui concerne le manque d'articles récents, je tiens à m'excuser au nom de toute l'équipe, entièrement composée d'étudiants pour l'instant...qui subissent la période fatidique d'examens ;)
et puis, en ce qui concerne les éloges, et bien...j'en suis vraiment ravie...en fait je suis même sans voix. :)
merci beaucoup et comme à chaque fois, je vous invite aussi à lire les autres critiques que vous pourrez trouver, et pourquoi pas, à en écrire une vous même et à l'envoyer: ce serait un plaisir de faire participer un fidèle lecteur :)
Ecrit par : Ceelya pour +2CINE | 21.12.2006
Une lecture tres juste et tres attentive du côté humain de ce film dont la mise en scène sobre n'a rien de transcendant. Tu te penches beaucoup sur les personnages et tu perces en effet les intentions de la narration en la justifiant quelques fois par des analyses de sequence justes mais trop rare... Du bon travail, plaisant à lire...
Ecrit par : Jon | 11.01.2007
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